Obligement - L'Amiga au maximum

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Dossier : L'histoire de la Silicon Valley
(Article écrit par David Brunet - mars 2026)


Bien avant d'être le centre majeur de la technologie (voire de l'économie mondiale !), la vallée de Santa Clara, située à la pointe sud de la baie de San Francisco, était connue sous le nom de "Vallée du délice du coeur" (Valley of Heart's Delight). Cette vallée n'est pas une ville, ni même une délimitation administrative précise. Cependant, les férus d'histoire de la technologie connaissent ses localités phares à l'instar de Sunnyvale, Mountain View, Palo Alto, Menlo Park, San Jose, Santa Clara, Redwood City et Cupertino.

Silicon Valley
Vue aérienne de la Silicon Valley

Jusqu'au milieu du XXe siècle, la région était l'un des plus grands vergers du monde, célèbre pour ses abricots et ses pruneaux. La métamorphose de ce paysage pastoral en une zone industrielle de haute technologie fut le résultat d'une convergence unique entre recherche universitaire, investissements militaires et esprit d'entreprise. C'est également ici que le mythe du "génie dans son garage" prit racine.

Carte Silicon Valley
Carte approximative de la Silicon Valley

Ce dossier retrace l'épopée de cette "Terre Promise" de la technologie, principalement dans le domaine de l'informatique, de ses débuts à aujourd'hui, en intégrant évidemment une partie sur l'Amiga et son histoire avec ses fameux bureaux secrets.

L'origine du nom "Silicon"

Ce terme fut popularisé par le journaliste américain Don Hoefler, qui l'utilisa dans son article "Silicon Valley U.S.A." publié dans le numéro du 11 janvier 1971 du journal hebdomadaire spécialisé Electronic News. Alors qu'il préparait ce reportage, il entendit ce terme lors d'un déjeuner avec des responsables commerciaux en visite dans la région. Mais ce terme avait déjà été utilisé auparavant en dehors du journalisme. Par exemple, une publicité parue en mai 1970 dans le Peninsula Times Tribune décrivait une entreprise de Palo Alto qui "aide les producteurs de la Silicon Valley". Il est également possible que ce surnom ait été inventé par des membres du ministère de la Défense basés à Washington D.C., qui faisaient affaire avec des fabricants de puces californiens. Quoi qu'il en soit, ce terme ne s'est généralisé qu'au début des années 1980, lors de l'introduction du PC IBM et de nombreux produits matériels et logiciels connexes sur le marché grand public.

Don Hoefler
Don Hoefler

Don Hoefler rencontra d'abord une certaine résistance. Certains trouvaient le terme trop "industriel" pour une région qui se voulait encore verte. Ironiquement, aujourd'hui, la plupart des entreprises de la "Silicon" Valley ne produisent plus de puces physiquement sur place, mais les conçoivent.

D'après cet article, Don Hoefler définit la Silicon Valley comme les parties urbanisées de "la péninsule de San Francisco et de la vallée de Santa Clara". Avant l'expansion de l'industrie technologique, la région était la plus grande région productrice et conditionneuse de fruits au monde jusqu'aux années 1960, avec 39 conserveries de fruits. Le surnom sous lequel elle était connue à cette époque était "la vallée du bonheur".

La genèse, l'Université de Stanford

Tout commença véritablement avec l'Université de Stanford. Dans les années 1940, Frederick Terman, alors doyen de la faculté d'ingénierie et considéré comme le "père" de la Silicon Valley, constata avec regret que les jeunes diplômés les plus brillants partaient systématiquement vers la côte Est des États-Unis pour trouver du travail. Pour enrayer cette fuite des cerveaux, Frederick Terman encouragea ses étudiants, dont Bill Hewlett et David Packard, à fonder leur propre entreprise sur place. Ces deux ingénieurs furent à la base de Hewlett-Packard, l'une des plus emblématiques sociétés de technologie du XXe siècle.

Université de Stanford
L'Université de Stanford en 2011

Frederick Terman Bill Hewlett David Packard
Frederick Terman, Bill Hewlett et David Packard

En 1939, avec un capital dérisoire de 538 dollars, les deux hommes s'installèrent dans un... garage, modeste qui plus est, au 367-369 Addison Avenue à Palo Alto. Leur premier succès, un oscillateur audio, fut acheté par les studios Disney : le début de la gloire et de la fortune. Ce garage est aujourd'hui classé monument historique et considéré comme le point de départ officiel de la Silicon Valley.

garage HP
Le garage de Bill Hewlett et David Packard (le petit garage à gauche, pas la maison à droite !)

En 1951, Frederick Terman alla plus loin en créant le Stanford Industrial Park, un parc de recherche où l'université louait ses terres à des entreprises technologiques comme Varian Associates, créant ainsi un lien entre la recherche universitaire et le monde de l'industrie.

William Shockley et les "Huit Traîtres"

Le virage décisif vers les semi-conducteurs s'opéra en 1956. William Shockley, co-inventeur du transistor et prix Nobel de physique, quitta le New Jersey pour s'installer à Mountain View afin d'être proche de sa mère malade. Il y fonda le Shockley Semiconductor Laboratory. Bien que brillant, William Shockley était perçu comme un dirigeant autoritaire et paranoïaque. En 1957, huit de ses meilleurs ingénieurs, menés par Robert Noyce et Gordon Moore, décidèrent de démissionner en bloc.

william shockley
William Shockley

Ces "Huit Traîtres" fondèrent Fairchild Semiconductor avec l'aide financière de Sherman Fairchild. Ce fut au sein de cette entreprise que Robert Noyce inventa le circuit intégré en silicium, parallèlement à Jack Kilby chez Texas Instruments.

Jack Kilby Robert Noyce
Jack Kilby et Robert Noyce

Sherman Fairchild devint le véritable incubateur de la région : en l'espace de vingt ans, plus de 65 entreprises de semi-conducteurs furent créées par d'anciens employés de Sherman Fairchild, créant une sorte d'arbre techno-généalogique surnommé les "Fairchildren". Parmi eux figuraient des futurs géants comme Intel et AMD.

Intel, le coeur battant du silicium

Si la Silicon Valley porte ce nom, elle le doit en grande partie à l'ascension fulgurante d'Intel Corporation. Fondée en juillet 1968 par deux grands noms de l'informatique, Robert Noyce et Gordon Moore, après leur départ de Fairchild Semiconductor, l'entreprise s'installa d'abord à Mountain View avant de fixer son siège définitif au 2200 Mission College Blvd, à Santa Clara. Robert Noyce, surnommé le "maire de la Silicon Valley", y apporta sa petite révolution à la gestion d'entreprise : il mit de côté les privilèges hiérarchiques, introduisant les bureaux en espace ouvert et les stock-options pour les employés, jetant ainsi les bases de la culture de travail décontractée mais ultra-performante qui définit encore la région aujourd'hui.

Gordon Moore
Gordon Moore

Sous l'impulsion du trio formé par Robert Noyce (le visionnaire), Gordeon Moore (le théoricien de la célèbre loi de Moore) et Andy Grove (le stratège de l'exécution), Intel passa de la fabrication de puces mémoire à une invention qui changea la face du monde : le microprocesseur. En 1971, l'Intel 4004 devint le premier processeur complet tenant sur une seule puce de silicium, ouvrant la voie à la miniaturisation des ordinateurs. Cette prouesse technique consolida non seulement la domination industrielle de la Vallée, mais elle transforma aussi un centre de recherche régional en une puissance économique mondiale, capable de dicter l'innovation technologique durant des décennies.

L'ombre de Xerox

La Silicon Valley ne cessa de se réinventer. Dans les années 1970, le Xerox PARC (Palo Alto Research Center) devint le laboratoire de l'impossible. Ce fut ici que furent inventés l'interface graphique (fenêtres, icônes), la souris, l'impression laser et le protocole Ethernet. Ces avancées décisives pour l'informatique furent grandement copiées par ses entreprises voisines dans les années qui suivirent.

Xerox PARC
Siège de Xerox PARC en 1977

Le rebelle Atari

Si Intel fournissait le "cerveau" de la Silicon Valley, Atari en fut l'âme rebelle et le premier véritable ambassadeur auprès du grand public. Fondée en juin 1972 par Nolan Bushnell et Ted Dabney à Sunnyvale, l'entreprise brisa le moule des sociétés technologiques de l'époque, jusque-là dominées par des ingénieurs en costume-cravate travaillant sur des contrats militaires ou industriels. Atari introduisit une culture radicalement différente : informelle, créative et centrée sur le divertissement. La consommation de marijuana y était assez libre, les horaires étaient souvent décalés et les employés n'étaient pas contre une petite fête improvisée.

Pong
Ted Dabney et Nolan Bushnell autour de la borne d'arcade Pong d'Atari

Tout commença au 1265 Borregas Avenue à Sunnyvale, dans un bâtiment que les employés surnommaient le "Rust Bucket" (le seau de rouille). Il s'agissait d'un hangar préfabriqué en métal qui n'avait absolument rien de luxueux et qui présentait des traces de corrosion. Ce fut ici que le premier prototype de Pong, conçu par Allan Alcorn, fut finalisé avant d'être testé dans un bar local, le Andy Capp's Tavern. Le succès fut tel que la machine tomba en panne car elle débordait de pièces de monnaie.

Pong
Le prototype de la borne Pong

Atari servit également de tremplin aux deux fondateurs d'Apple : Steve Jobs y fut engagé comme technicien de nuit (en raison de son caractère difficile et d'une hygiène personnelle alors contestée par ses collègues), et il y fit venir secrètement son ami Steve Wozniak pour concevoir le jeu Breakout en un temps record. En popularisant le jeu vidéo avec la console Atari 2600, la société prouva que la Silicon Valley ne se contentait pas de prévoir l'avenir, mais qu'elle pouvait aussi divertir le monde entier, changeant ainsi cette industrie naissante en un phénomène culturel mondial.

Apple, la pomme, l'icône

Si Intel créa le cerveau et Atari l'âme ludique de la Silicon Valley, Apple Inc. en devint se que l'on peut appeler une icône culturelle. C'est cette société qui fit passer l'informatique d'un outil austère en un objet de désir. Tout commença officiellement en avril 1976, lorsque Steve Jobs et Steve Wozniak, deux habitués du Homebrew Computer Club de Menlo Park, s'associèrent pour commercialiser l'Apple I, un circuit imprimé conçu par le génie technique de Steve Wozniak. Bien que l'histoire (romancée !) retienne le garage de la famille Jobs au 2066 Crist Drive à Los Altos comme le sanctuaire de la création, ce fut surtout là que les premières unités furent assemblées à la main avant que l'entreprise ne s'installa dans ses premiers bureaux à Cupertino. Le véritable tournant survint avec l'Apple II en 1977 : premier ordinateur personnel "prêt à l'emploi" avec son boîtier en plastique et son clavier intégré, il sortit des laboratoires pour entrer dans les foyers et les écoles, propulsant Apple au rang de géant industriel et faisant de la région le centre numéro un de l'électronique grand public.

Steve Wozniak et Steve Jobs avec la première carte mère de l'Apple I
Steve Wozniak et Steve Jobs avec la première carte mère de l'Apple I

L'influence d'Apple sur la Vallée fut également indissociable de sa capacité à synthétiser et commercialiser les innovations nées chez... ses voisins. En 1979, lors de visites mémorables au Xerox PARC (Palo Alto Research Center), Steve Jobs perçut immédiatement le potentiel immense de l'interface graphique et de la souris, des technologies que Xerox ne savait pas comment commercialiser. Apple les intégra et les perfectionna pour le lancement du Macintosh en 1984, ce qui redéfinit à jamais la relation homme-machine.

Aujourd'hui, avec son siège monumental en forme d'anneau et ses 9000 arbres, l'Apple Park à Cupertino (One Apple Park Way), cette entreprise incarne la puissance et le perfectionnisme de la Silicon Valley, passée maître pour marier l'ingénierie de pointe et l'esthétique.

La révolution multimédia d'Amiga

En 1964, un certain Jay Miner travaillait chez General Micro Electronics, la première filiale de Fairchild, dévouée exclusivement à la technologie MOS (Metal Oxide Semiconductor). Cette technologie était totalement nouvelle et il y devint expert dans ce domaine. Là-bas, il conçut avec son équipe soixante-quatre des puces à registres de la société, et le premier calculateur MOS au monde avec vingt-trois puces spécifiques.

En 1982, une petite équipe d'ingénieurs passionnés décida de repousser les limites de l'informatique personnelle. Sous l'impulsion notamment de Jay Miner, alors ancien concepteur de puces chez Atari, la société Hi-Toro fut fondée à Santa Clara. Elle fut rapidement rebaptisée Amiga Inc. Pour financer le développement de leur vision (un ordinateur doté de capacités graphiques et sonores révolutionnaires), l'équipe fabriqua des périphériques de jeu, comme le célèbre Joyboard.

3350 Scott Boulevard
Photo récente du bâtiment situé au 3350 Scott Boulevard à Santa Clara, adresse d'Amiga Inc. en 1982
Cette adresse fait partie du complexe d'affaires "Santa Clara Business Park"


L'équipe d'Amiga était composée de transfuges des plus grandes sociétés de la région, cette circulation des cerveaux était propre à la Silicon Valley : Jay Miner venait d'Atari, RJ Mical venait de Williams Bally, Ronald Nicholson était un ancien d'Apple alors que Carl Sassenrath venait de Hewlett-Packard.

Jay Miner
Jay Miner

Installée au 3350 Scott Boulevard à Santa Clara, l'équipe travaillait dans le plus grand secret sur le projet Lorraine. L'architecture de l'Amiga était visionnaire : elle utilisait des "puces spécialisées" pour décharger le processeur principal des tâches graphiques et sonores, permettant un multitâche fluide que les PC et Mac de l'époque étaient incapables d'égaler.

En 1985, après un rachat mouvementé par Commodore, l'Amiga 1000 fut lancé, marquant véritablement la naissance de l'informatique multimédia. L'Amiga fut alors considéré comme une valeur sûre dans le domaine du montage vidéo et du jeu vidéo.

L'aventure géographique d'Amiga Inc. fut aussi mouvementée que son histoire financière. La société déménagea peu de temps après son rachat par Commodore en août 1984. Ainsi, fin 1984/début 1985, l'équipe avait besoin de plus d'espace et de structures pour préparer le lancement mondial de l'Amiga 1000. Ils quittèrent Santa Clara pour s'installer à Los Gatos, au sud de la Vallée, à l'adresse 983 University Avenue. Pour l'anecdote, ce site devint célèbre sous le nom de "Amiga West". L'équipe Amiga passa ainsi d'une petite société à une division majeure d'un géant de l'informatique. C'est à cette adresse que le système d'exploitation AmigaOS fut finalisé.

L'ambiance chez Amiga Inc. à Los Gatos resta très "Silicon Valley" : décontractée, créative et un peu chaotique. On raconta que les ingénieurs y travaillaient en sandales, amenaient leurs chiens au bureau (dont Mitchie, la chienne de Jay Miner qui eut même sa trace de patte gravée à l'intérieur de la coque des premiers Amiga 1000) et continuaient de programmer toute la nuit.

équipe Amiga
L'équipe Amiga à Los Gatos

Mais un déclin de l'antenne californienne d'Amiga s'amorça dès 1986 sous la pression financière de Commodore. Confrontée à un plan de rigueur, la direction jugea les coûts de la filiale (loyers élevés de la Silicon Valley et salaires importants) insupportables, déclenchant une vague de licenciements. L'équipe Amiga originelle exprima un profond dégoût face à la stratégie de Commodore. Les ingénieurs, dont Carl Sassenrath, dénoncèrent une commercialisation défaillante incapable de mettre en valeur la puissance de la machine ainsi que l'absence de publicité pour l'Amiga 1000 au profit de modèles futurs.

En mai 1986, le couperet tomba : 20 membres furent licenciés et les locaux de Los Gatos furent fermés. Commodore tenta de transférer les ingénieurs restants à West Chester (Pennsylvanie), à l'autre bout des États-Unis. Ce déracinement signa la fin de l'équipe historique avec la démission de RJ Mical (concepteur de l'interface graphique) pour devenir indépendant, et le refus de Jay Miner de déménager pour ne conserver qu'un rôle de consultant. Ainsi, la dissolution officielle d'Amiga Corporation fut enregistrée début 1987, marquant la perte définitive de l'esprit d'innovation "Silicon Valley" qui avait donné naissance à l'Amiga.

Une dernière information au sujet de l'Amiga et de la Silicon Valley concerne Steve Jobs. Il était fréquent que les hommes et les sociétés de cette région se rencontrent et échangent leurs idées. Avant que Commodore ne rachète Amiga, Steve Jobs et Apple examinèrent ainsi la technologie Amiga, suite a des visites des locaux Amiga à Santa Clara. Bien qu'il ait été impressionné par les puces de Jay Miner, il rejeta l'idée d'un rachat car il trouvait l'architecture de l'Amiga "trop complexe". Si Steve Jobs avait dit oui, l'histoire de l'Amiga et de l'informatique aurait sans doute été radicalement différente...

La décennie 1990, la "seconde naissance"

Les années 1990 marquèrent la "seconde naissance" de la Silicon Valley, où l'accent se déplaça du silicium pur vers le secteur logiciel ainsi que l'avènement du World Wide Web. Le point de rupture survint en 1994 avec la fondation de Netscape Communications à Mountain View par Marc Andreessen et Jim Clark. Leur navigateur, Netscape Navigator, relégua vite son ancêtre NCSA Mosaic aux oubliettes et transforma Internet (jusqu'alors austère et académique) en une expérience accessible au grand public. En 1995, Netscape entra en bourse de façon fulgurante, ce qui déclencha l'ère de la "bulle Internet" : des entreprises sans profit immédiat pouvaient alors valoir des milliards de dollars.

Marc Andreessen et Jim Clark
Marc Andreessen et Jim Clark

Dans cette foulée, la Silicon Valley devint le catalogue du monde : Yahoo!, fondé par Jerry Yang et David Filo à l'Université de Stanford (et installé plus tard au 701 First Avenue à Sunnyvale), s'imposa comme le portail d'entrée presque incontournable du Web. Parallèlement, le commerce électronique prit racine avec la naissance d'eBay à San José en 1995, tandis qu'Amazon (l'hypermarché en ligne, bien que né à Seattle) s'appuya sur l'infrastructure technologique de la Vallée. Cette décennie de frénésie culmina en 1998 avec la création de Google à Menlo Park, qui vint mettre de l'ordre dans l'explosion chaotique de données du Web. Ces sociétés ne créèrent pas seulement de nouveaux services, elles instaurèrent une nouvelle économie de "l'attention" et de la publicité ciblée, ce qui transforma définitivement la Vallée en une puissance logicielle et médiatique mondiale.

Google, le géant de l'Internet

L'histoire de Google (aujourd'hui Alphabet) fut l'exemple le plus explicite de la symbiose entre l'Université de Stanford et l'industrie : en 1996, deux doctorants, Larry Page et Sergey Brin, conçurent un algorithme de recherche baptisé "BackRub" (devenu PageRank) sur les serveurs de l'université. Comme pour respecter la tradition locale, la société fut officiellement incorporée en 1998 dans le garage de Susan Wojcicki, au 232 Santa Margarita Ave, à Menlo Park. Ce lieu devint le point de départ d'une hégémonie qui fit passer la Silicon Valley de l'ère de l'informatique personnelle à celle de l'économie de la donnée et de l'intelligence artificielle.

Larry Page et Sergey Brin
Larry Page et Sergey Brin

L'ascension fulgurante de Google nécessita rapidement un espace à la mesure de ses ambitions : cela mena à la création du Googleplex au 1600 Amphitheatre Pkwy, à Mountain View. Ce campus révolutionna, encore une fois, la culture d'entreprise de la Vallée, imposant un modèle de "lieu de vie" où les vélos colorés, les cafétérias gratuites et le célèbre "20% de temps libre" pour les projets personnels, devinrent la norme. En indexant le World Wide Web, Google ne créa pas seulement un moteur de recherche, il transforma Mountain View en centre majeur de l'Internet mondial, prouvant que dans la Vallée, la ressource la plus précieuse n'était plus le silicium, mais l'information elle-même.

Googleplex
Le Googleplex (2013)

L'ère des réseaux sociaux

À partir du milieu des années 2000, la Silicon Valley opèra une mutation : elle ne se contenta plus de fabriquer des composants ou des logiciels, elle devint le centre mondial de l'interaction humaine. C'est en 2004 que Mark Zuckerberg fonda Facebook (devenu Meta). Si l'entreprise naquit techniquement à Harvard, elle migra rapidement vers Palo Alto, puis vers Menlo Park, pour poursuivre son étonnante croissance. Facebook n'inventa pas le réseau social, mais l'entreprise industrialisa le concept de "graphe social", que l'on peut décrire comme la numérisation des relations réelles : chacun ayant sa page personnelle en ligne et interagissant avec les autres membres du réseau.

Campus Meta
Le campus Meta à Menlo Park

Cette période marqua l'avènement du "Web 2.0". Contrairement aux sites statiques des années 1990, le contenu était désormais généré par l'utilisateur. La Silicon Valley changea alors de modèle économique : le produit n'était plus le logiciel vendu en boîte, mais l'attention de l'utilisateur, que les entreprises monétisaient via des publicité ciblées.

L'arrivée de l'iPhone en 2007, conçu à Cupertino par Apple, accéléra cette révolution. En combinant la mobilité et la connectivité permanente, la Silicon Valley permit l'émergence de nouveaux géants :
  • Twitter (maintenant X) : plate-forme de micro-blog qui transforma la façon de transmettre l'actualité.
  • Instagram et Snapchat : plate-forme de photos qui imposa l'image et l'éphémère comme nouveaux langages.
  • LinkedIn : réseau professionnel, qui donnait une crédibilité et une visibilité professionnelle mondiale à chacun.
iPhone 3G
L'iPhone 3G

La domination des réseaux sociaux changea complètement le visage de la Vallée. Là où il y avait autrefois des vergers à Santa Clara, on vit apparaître des campus qui ressemblaient à des forteresses (comme le MPK 20 de Facebook, imaginé par Frank Gehry). Dans ces lieux, les ingénieurs avaient accès à tout un tas de services gratuits (repas, transports, salles de sport) pour les encourager à rester le plus longtemps possible sur place.

Mais ce passage aux réseaux sociaux changea aussi la perception dont les gens avait de la Silicon Valley. Avant, on la voyait comme un endroit où régnait la liberté et l'utopie, mais elle était maintenant observée de près pour son influence sur la démocratie, la santé mentale et la vie privée. Le point noir étant l'aspiration des données personnelles, une sorte de trésor que les moins scrupuleuses entreprises n'hésitèrent pas à exploiter et à vendre.

Les échecs de la Silicon Valley

Quand on pense à la Silicon Valley, on imagine surtout des réussites qui ont fait le tour du monde. Mais il ne faut pas oublier tout un tas d'idées ambitieuses qui échouèrent lamentablement. Cela dit, l'échec était souvent perçu là-bas comme un passage obligé.

Theranos fut un des cas les plus marquants. Cette entreprise, basée à Palo Alto (au 1701 Page Mill Rd), promettait de tout changer dans l'analyse sanguine, avant de s'effondrer dans un énorme scandale de fraude. Avant ça, dans les années 1990, General Magic (lancée par d'anciens d'Apple, au 410 N Mary Ave, Sunnyvale) eut l'idée de l'ordiphone... dix ans trop tôt. Le produit fit un bide commercial, mais même si cela ne marcha pas pour eux, les ingénieurs qui y travaillaient créèrent ensuite l'iPhone et Android.

Il y eut aussi Webvan, à Foster City. Ce fut un symbole de la bulle Internet des années 2000. Ils dépensèrent plus de 800 millions de dollars en tentant de livrer des courses à domicile, mais le système logistique n'était pas encore au point.

Ces faillites furent cependant autant de graines prêtent à germer dans ce secteur. Les gens compétents, libérés par la chute de géants comme Sun Microsystems ou la fermeture des bureaux d'Amiga à Los Gatos, rebondirent systématiquement : ils créèrent la vague d'innovations suivante, prouvant que dans la Vallée, les idées peuvent disparaître, mais le savoir-faire, lui, continue de circuler.

Voici quelques sociétés disparues ou rachetées, avec la cause de leur échec :
  • Theranos : régulation accrue de la "Health Tech" (fraude et technologie défaillante).
  • General Magic : concepts de l'iPhone et de l'USB (trop en avance sur son temps).
  • Webvan : ancêtre d'Instacart et Amazon Fresh (logistique trop coûteuse - bulle 2000).
  • Sun Microsystems : langage Java et serveurs Solaris (rachat par Oracle en 2010).
  • Netscape : navigateur Internet éponyme (défaite face à Internet Explorer).
  • NeXT : base de Mac OS et retour de Steve Jobs (rachat par Apple en 1996).
Anecdotes

Le mythe du garage

Bien que Hewlett-Packard et Apple aient commencé dans des garages, ce n'est pas une règle absolue. Cependant, l'image du garage est devenue si puissante qu'elle symbolise désormais la méritocratie et l'innovation frugale propre à la Californie.

La plaque de William Shockley

Malgré son comportement controversé, William Shockley a sa plaque à Mountain View. Le bâtiment original a été démoli en 2014, mais l'adresse reste un lieu de pèlerinage pour les historiens de la technologie.

plaque de William Shockley
La plaque commémorative de william shockley

Le Macintosh et Ridley Scott

C'est dans la Silicon Valley qu'a été conçu la célèbre annonce publicitaire "1984" pour le lancement du Macintosh, réalisé par Ridley Scott. Diffusée pendant le Super Bowl, elle marqua un tournant dans la commercialisation technologique.

Le "loyer" payé en Pizza chez Atari

Au début des années 1970, la culture chez Atari était si décontractée que "l'herbe" (marijuana...) circulait librement dans les bureaux de Sunnyvale. Nolan Bushnell, le fondateur, racontait que l'odeur était si forte dans les conduits de ventilation qu'il craignait que les livreurs de pizza ne préviennent la police. Pour s'assurer de leur discrétion, il les payait souvent avec des pourboires royaux... ou des parts de la société (ce que la plupart refusaient, à leur grand regret futur).

Steve Jobs et la bulle d'air

Lors de la conception du premier prototype de l'iPod, les ingénieurs l'ont présenté à Steve Jobs, affirmant qu'il était impossible de le réduire davantage. Steve Jobs prit l'appareil, s'approcha d'un aquarium dans son bureau et le lâcha dans l'eau. Des bulles d'air s'échappèrent du boîtier. "Vous voyez ces bulles ?", dit-il. "Ça veut dire qu'il y a de l'espace vide. Refaites-le en plus petit."

Le bâtiment 20 de l'Université de Stanford

Pendant des décennies, le Bâtiment 20 (un hangar temporaire construit pendant la Seconde Guerre mondiale) fut le lieu le plus fertile de la Vallée. On disait que son aspect délabré permettait aux chercheurs de ne pas avoir peur de percer des trous dans les murs ou d'arracher le plafond pour leurs expériences. C'est ce côté "laboratoire sans limites" qui inspira l'architecture des campus de Google et Facebook.

La "malédiction" du 165 University Avenue, Palo Alto

Cette adresse est légendaire dans la Vallée. Ce petit immeuble de bureaux accueillit les débuts de Logitech, de Google, et de PayPal. On l'appelait "The Lucky Office". La légende veut que si vous installiez votre jeune entreprise à cet étage précis, vous aviez statistiquement plus de chances de devenir un "licorne" (une société valorisée à plus d'un milliard de dollars).

L'origine du nom "Apple"

Steve Jobs choisit le nom "Apple Computer" parce qu'il revenait d'un verger de pommiers et qu'il trouvait le nom "amusant, vif et non intimidant". Mais la raison tactique était plus maligne : il voulait que sa société apparaisse avant Atari dans l'annuaire téléphonique.

Le premier serveur de Google était en LEGO

En 1996, Larry Page et Sergey Brin manquaient de moyens pour construire un boîtier capable d'accueillir leurs dix disques durs de 4 Go. Ils construisirent le châssis du serveur avec des briques de LEGO colorées (rouge, jaune, bleu, vert). Certains disent que ce fut de là que vint les couleurs officielles du logo de Google.

serveur Google Lego
Serveur Google en Lego

Mitchie, la chienne Amiga

Comme mentionné précédemment, Jay Miner ne se déplaçait jamais sans sa chienne, Mitchie. Lors des réunions cruciales avec les investisseurs ou Commodore, Mitchie était présente. La légende raconte que Jay Miner jugeait la fiabilité des gens à la façon dont sa chienne réagissait à leur contact. Si Mitchie n'aimait pas un cadre de Commodore, Jay Miner s'en méfiait immédiatement. Mitchie donnait aussi son "avis" aux conceptions matérielles de son maître !

Mitchie
Jay Miner et Mitchie

Amiga, la machine vidéo et multimédia

Grâce à sa proximité avec les studios de San Francisco (comme Lucasfilm à Marin County), l'Amiga est devenu l'outil de prédilection des premiers effets spéciaux numériques. Le système Video Toaster, développé par NewTek mais conçu pour Amiga, a permis de créer les effets spéciaux de séries comme Babylon 5 ou les débuts de seaQuest DSV. C'est cette capacité à mélanger vidéo et informatique qui a fait de l'Amiga la première machine "multimédia", un terme inventé et popularisé dans la Vallée à cette époque.

Les vagues d'innovation
  • 1930-1950 : Hewlett-Packard (HP) avec l'instrumentation électronique (Le Garage).
  • 1950-1960 : Fairchild Semiconductor avec le circuit intégré en silicium.
  • 1960-1970 : Intel et AMD avec le microprocesseur (4004).
  • 1970-1980 : Atari et Apple avec les consoles de jeux et les ordinateurs personnels.
  • 1980-1990 : Amiga et Adobe avec le multimédia et l'édition assistée par ordinateur.
  • 1990-2000 : Google, Amazon et eBay avec l'ère d'Internet et du commerce en ligne.
  • 2000-Aujourd'hui : Meta, Tesla et Nvidia avec les réseaux sociaux, les véhicules électriques et IA.
Les adresses

Littéralement des milliers d'entreprises de haute technologie ont (ou ont eu) leur siège social dans la Silicon Valley. En voici quelques-unes actuelles, défuntes ou qui ont été rachetées :
  • 3Com : 5400 Bayfront Pkwy, Santa Clara.
  • Adaptec : 691 S Milpitas Blvd, Milpitas.
  • Adobe : 345 Park Avenue, San Jose.
  • Aeria Games and Entertainment : 2519 Mission St, San Francisco.
  • Agilent Technologies : 5301 Stevens Creek Blvd, Santa Clara.
  • Altera : 101 Innovation Dr, San Jose.
  • AMD : 2485 Augustine Dr, Santa Clara.
  • Amiga Inc. (Hi-Toro) : 3350 Scott Blvd, Building 7, Santa Clara.
  • Andy Capp's Tavern (lieu du premier Pong) : 157 W El Camino Real, Sunnyvale.
  • Applied Materials : 3050 Bowers Ave, Santa Clara.
  • Apple (garage) : 2066 Crist Drive, Los Altos.
  • Apple Park : One Apple Park Way, Cupertino.
  • Atari (premier Siège) : 1265 Borregas Ave, Sunnyvale.
  • Atmel : 1600 Technology Dr, San Jose.
  • Be Inc. : 800 El Camino Real, Menlo Park.
  • Broadcom Inc. : 1320 Ridder Park Dr, San Jose.
  • Cadence Design Systems : 2655 Seely Ave, San Jose.
  • Cisco Systems : 170 West Tasman Dr, San Jose.
  • Cypress Semiconductor (Infineon) : 198 Champion Ct, San Jose.
  • eBay : 2025 Hamilton Ave, San Jose.
  • Electronic Arts : 209 Redwood Shores Pkwy, Redwood City.
  • Fairchild Semiconductor : 844 Charleston Road, Palo Alto.
  • Google (garage) : 232 Santa Margarita Ave, Menlo Park.
  • Google (Googleplex) : 1600 Amphitheatre Pkwy, Mountain View.
  • Hewlett-Packard (garage) : 367 Addison Ave, Palo Alto.
  • Hewlett-Packard (siège) : 1501 Page Mill Rd, Palo Alto.
  • Hitachi Data Systems (Hitachi Vantara) : 2535 Augustine Dr, Santa Clara.
  • Intel Corporation : 2200 Mission College Blvd, Santa Clara.
  • Intuit : 2700 Coast Ave, Mountain View.
  • Intuitive Surgical : 1020 Kifer Rd, Sunnyvale.
  • Juniper Networks : 1133 Innovation Way, Sunnyvale.
  • KLA Corporation : 1 Technology Dr, Milpitas.
  • Lam Research : 4650 Cushing Pkwy, Fremont.
  • LinkedIn : 605 W Maude Ave, Sunnyvale.
  • Maxtor : 500 McCarthy Blvd, Milpitas.
  • McAfee : 6220 America Center Dr, San Jose.
  • Memorex : 1600 Memorex Dr, Santa Clara.
  • Meta (Facebook) : 1 Hacker Way, Menlo Park.
  • Mozilla Foundation : 2 Harrison St #175, San Francisco.
  • NASA Ames Research Center : Moffett Field, Mountain View.
  • NetApp : 3060 Olsen Dr, San Jose.
  • Netscape : 501 E Middlefield Rd, Mountain View.
  • Netflix : 100 Winchester Circle, Los Gatos.
  • Nvidia : 2788 San Tomas Expy, Santa Clara.
  • Oracle : 500 Oracle Parkway, Redwood Shores.
  • Palm, Inc. : 950 W Maude Ave, Sunnyvale.
  • PayPal (Confinity à ses débuts) : 165 University Ave, Palo Alto.
  • Rambus : 4453 North First St, Suite 100, San Jose.
  • Roku, Inc. : 1155 Coleman Ave, San Jose.
  • Salesforce : 415 Mission St, San Francisco.
  • SanDisk : 951 SanDisk Dr, Milpitas.
  • Sanmina Corporation : 2700 N First St, San Jose.
  • Seagate Technology : 47488 Kato Rd, Fremont.
  • ServiceNow : 2225 Lawson Ln, Santa Clara.
  • Shockley Semiconductor Laboratory : 391 South San Antonio Road, Mountain View.
  • Signetics : 811 E Arques Ave, Sunnyvale.
  • Sony Interactive Entertainment : 2207 Bridgepointe Pkwy, San Mateo.
  • SRI International : 333 Ravenswood Ave, Menlo Park.
  • Sun Microsystems : 1 Hacker Way, Menlo Park, CA 94025.
  • Synopsys : 675 Almanor Ave, Sunnyvale.
  • TD Synnex : 44201 Nobel Dr, Fremont.
  • Uber : 1515 3rd St, San Francisco.
  • Varian Associates : 3100 Hansen Way, Palo Alto.
  • Verifone : 2560 N First St, Suite 220, San Jose.
  • VMware : 3401 Hillview Ave, Palo Alto.
  • Western Digital : 5601 Great Oaks Pkwy, San Jose.
  • Yahoo! (Siège historique) : 701 First Avenue, Sunnyvale.
  • YouTube : 901 Cherry Ave, San Bruno.
  • Xerox PARC : 3333 Coyote Hill Rd, Palo Alto.
  • Xilinx : 2100 Logic Dr, San Jose.
On pourrait ajouter Sand Hill Road (Menlo Park), ce n'est pas une adresse unique, mais une avenue. C'est ici que se concentrent les plus grandes firmes de capital-risque (comme Sequoia Capital ou Kleiner Perkins). Presque toutes les sociétés citées plus haut ont obtenu leur financement sur cette route.

Emplois techno Silicon Valley
Les emplois technologiques de la Silicon Valley (2022)

Les localités importantes de la Silicon Valley

Voici quelques villes importantes de la Silicon Valley avec leur spécialité historique et les entreprises clés :
  • Palo Alto : recherche et logiciel avec Hewlett-Packard, Xerox PARC, Tesla (origine) et Facebook (origine).
  • Mountain View : semi-conducteurs et Web avec Shockley, Google, Intuit et Symantec.
  • Cupertino : matériel informatique avec Apple, Seagate et Tandem Computers.
  • Santa Clara : puces et matériel avec Intel, Nvidia, AMD et Amiga.
  • Sunnyvale : jeux Vidéo et aérospatial avec Atari, Yahoo! et Lockheed Martin.
  • Menlo Park : réseaux sociaux et finance avec Meta, SRI International et Sand Hill Road.
  • San Jose : capital de la Vallée avec Adobe, Cisco, eBay, IBM (laboratoires).
La Silicon Valley aujourd'hui

La Silicon Valley, c'est toujours un endroit un peu à part. Le fait que les universités, les investisseurs et les ingénieurs talentueux soient tous proches les uns des autres, crée une sorte de réaction en chaîne qui ne s'arrête jamais. Du coup, ce petit coin de terre est sans doute le laboratoire où se prépare l'avenir technologique de l'humanité.

Mais c'est vrai, la Silicon Valley est en train de beaucoup changer, et en profondeur. Certains ont bien cru qu'elle allait décliner, surtout avec le télétravail qui s'est répandu et des gens qui partaient vers d'autres zones de technologie comme Austin ou Miami. Mais la région nous montre qu'il ne faut pas l'enterrer trop vite. Elle n'est plus seulement connue pour le silicium ou les logiciels, elle est devenue le centre mondial de l'intelligence artificielle générative et de tout ce qu'on appelle la "Deep Tech". Des sociétés comme OpenAI (basée dans le quartier de Mission à San Francisco), Anthropic et Nvidia (située à Santa Clara) ont redonné un coup de fouet incroyable à la région. Après une période où il était un peu plus prudent, le capital-risque recommence à injecter de grosses sommes dans les jeunes entreprises qui travaillent sur les modèles de langage (les LLM) et l'infrastructure de calcul.

OpenAI

Nvidia est d'ailleurs devenue l'entreprise la plus emblématique de cette période. Son siège social à Santa Clara est un peu le nouveau centre d'attraction, car ses puces graphiques, désormais appelées des "accélérateurs d'IA", sont le nouveau pétrole indispensable pour entraîner les intelligences artificielles. Les bâtiments futuristes de l'entreprise, comme Voyager et Endeavor, sont devenus le lieu de rencontre des développeurs d'intelligence artificielle du monde entier.

Nvidia
Le siège de Nvidia

Après le choc de la COVID-19 et le télétravail qui s'est répandu partout, les grandes entreprises comme Apple, Google et Meta ont recommencé à bien occuper leurs immenses campus. Il semble que l'interaction en personne, plutôt qu'à distance, soit toujours vue comme l'ingrédient principal pour ces "découvertes inattendues" qui font la force de la Vallée.

Mais ce succès de la Silicon Valley a aussi un coût, et la région le paie cher en ce moment : il y a la crise du logement et des gens qui partent, même si ce n'est qu'en partie. Les prix de l'immobilier à Palo Alto ou Cupertino sont parmi les plus hauts du monde, ce qui rend difficile pour les jeunes ingénieurs de s'y installer. Cela pose un vrai problème pour trouver de nouveaux talents. En plus, des entreprises historiques comme Oracle ou Hewlett-Packard ont déménagé leur siège social au Texas, souvent pour des raisons fiscales et parce que la vie y est moins chère. Malgré tout, elles ont gardé d'énormes centres de recherche et développement dans la Vallée, car c'est là que se trouve vraiment le savoir-faire de pointe.

Pour le futur, la Vallée inverstit beaucoup d'argent dans la fusion nucléaire (avec des entreprises comme Helion ou Commonwealth Fusion Systems qui sont soutenues par les grands noms de la Tech) et dans les solutions pour stocker l'énergie sur le long terme. Le but, c'est de pouvoir faire face à l'énorme consommation électrique des centres de données pour l'intelligence artificielle. Et sous l'impulsion de personnes comme Sam Altman ou Jeff Bezos, des laboratoires comme Altos Labs (à Redwood City) s'intéressent aussi à la reprogrammation cellulaire pour essayer de lutter contre le vieillissement (voire l'inverser).

Sam Altman, Jeff Bezos
Sam Altman et Jeff Bezos

N'oublions pas le domaine de l'espace avec de nombreuses jeunes entreprises satellites à SpaceX et d'infrastructures spatiales qui gravitent autour du centre NASA Ames à Mountain View. Et enfin l'informatique quantique avec Google (à Santa Barbara et Mountain View) et des jeunes entreprises comme Rigetti Computing (à Berkeley) qui préparent la prochaine grande rupture matérielle qui rendra les supercalculateurs actuels obsolètes.

La Silicon Valley de demain ne ressemblera probablement plus à celle des réseaux sociaux (Meta/Twitter). Elle se dirige vers une ère de "Tech Souveraine" où l'on construit des robots, des réacteurs à fusion et des remèdes contre les maladies génétiques. Et son génie de transformer une avancée scientifique fondamentale en un produit commercial de masse lui fera conserver son titre de laboratoire du futur.

Les concurrents de la Silicon Valley

Si la Silicon Valley reste la "Mecque" de la technologie, son hégémonie est aujourd'hui contestée par plusieurs pôles technologiques mondiaux. Chaque concurrent a développé sa propre spécialité, souvent en essayant de copier la recette de Stanford (Université + capital-risque + industrie), mais avec ses propres nuances culturelles. Voici ses principaux concurrents :
  • Shenzhen (Chine). C'est probablement le concurrent le plus sérieux avec des sociétés comme Huawei, Tencent, DJI et BYD. Située dans la province du Guangdong, cette ancienne zone de pêche est devenue l'usine du monde, puis son laboratoire. Sa force est une vitesse de prototypage étonnante. Ce qui prend trois mois à Palo Alto prend trois jours à Shenzhen.

  • Tel-Aviv (Israël). Le petit état d'Israël possède la plus forte concentration de jeunes entreprises par habitant au monde. Le "Silicon Wadi" (Wadi signifiant vallée en arabe/hébreu) s'étend le long de la côte. Sa force est un fort lien entre l'armée et le civil. Les ingénieurs y développent des technologies de pointe sous pression extrême avant de les commercialiser.

  • Bangalore (Inde). Longtemps cantonnée à l'externalisation de services informatiques (le "SAV du monde"), Bangalore s'est transformée en un pôle de recherche & développement et de produits originaux, avec des sociétés comme Infosys, Wipro, Flipkart et Ola. Sa force réside dans un réservoir quasiment inépuisable d'ingénieurs hautement qualifiés et des coûts de développement bien moindres qu'en Californie.

  • Londres (Royaume-Uni). Le quartier de Shoreditch (Old Street Roundabout, d'où son surnom de "Silicon Roundabout") est le coeur battant de la tech européenne, avec des sociétés comme Revolut, Monzo et DeepMind. Sa force est que Londres combine la puissance de la City (finance mondiale) avec celle de la tech. C'est la capitale européenne du capital-risque.

  • Paris (France). Sous l'impulsion de plans massifs (French Tech) et de l'ouverture de Station F (le plus grand incubateur de jeunes entreprises au monde), Paris est devenue un meneur de la "Deep Tech", avec notamment Mistral AI. Sa force réside dans l'excellence française en mathématiques et en ingénierie.
Peut-on vraiment détrôner la Silicon Valley ?

Pour l'instant, personne n'a réussi à répliquer parfaitement la "sauce secrète" de la Californie pour une raison simple : la tolérance à l'échec. À Shenzhen, on échoue vite mais on travaille sous une pression étatique. En Europe, l'échec est encore parfois perçu comme une tache sur un CV. Alors que dans la Silicon Valley, échouer dans une jeune entreprise est souvent vu comme un diplôme de plus.

Cependant, avec la montée en puissance de l'intelligence artificielle, la bataille se déplace. La Silicon Valley ne gagne plus par sa capacité à fabriquer des objets, mais par sa capacité à entraîner les modèles les plus intelligents.

Conclusion : le futur est encore ici

La Silicon Valley est un nom mythique pour toute une génération. Plus qu'une zone géographique, c'est un état d'esprit, un concentré de génies rebelles. Du premier oscillateur de Hewlett-Packard dans un garage de Palo Alto aux circuits intégrés d'Intel, des interfaces graphiques du Xerox PARC à la révolution multimédia de l'Amiga, chaque adresse citée dans ce dossier a contribué à dessiner le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Et tout porte à croire que ce n'est pas fini.

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