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Quand on parle des jeux qui ont marqué les années 1990, et surtout l'ingéniosité française dans le jeu vidéo, deux noms reviennent souvent : Another World (ou Out Of This World aux États-Unis) et Flashback. Sortis respectivement en 1991 et 1992, ces deux pépites partagent un genre commun - l'aventure/plates-formes cinématographique - mais ont pris des chemins très différents pour nous en mettre plein la vue et nous faire transpirer. Plongeons ensemble dans ce qui les rend uniques.
![]() D'abord, parlons de l'histoire, différente malgré le thème commun de science-fiction. Another World, c'est une expérience super immersive et assez brute. Vous incarnez Lester Knight Chaykin, un jeune physicien qui se retrouve propulsé dans un monde alien pas piqué des hannetons après une expérience qui part en vrille. Pas de blabla, pas de texte à l'écran, juste le silence et les bruits du monde hostile. C'est l'ambiance qui raconte tout. On se sent vraiment seul au monde, obligé de comprendre les règles de ce nouvel univers par soi-même, en tâtonnant et en mourant souvent (trop souvent !). La relation qui se noue avec un prisonnier alien, c'est le coeur du jeu, un lien inattendu qui nous touche en plein milieu de cette galère intergalactique. Éric Chahi, le papa du jeu, voulait clairement faire son "film interactif", et ça se sent à chaque pixel. On est là pour survivre, comprendre et peut-être se sacrifier. ![]() Image tirée de l'introduction d'Another World ![]() Image tirée de l'introduction de Flashback Côté mécanique de jeu, les deux titres ont leur propre philosophie. Another World, c'est un festival d'énigmes mortelles. Chaque écran est un casse-tête où la solution est rarement évidente. Attendez-vous à mourir, beaucoup. C'est même une partie du jeu : vous apprenez de vos erreurs. Les combats sont simples mais hyper tendus : votre laser peut tirer, créer un bouclier ou charger un tir puissant, et c'est tout. Le moindre faux pas, et c'est la fin de la partie. Les mouvements sont limités, chaque saut doit être d'une précision chirurgicale, ce qui accentue encore plus ce sentiment de vulnérabilité. De son côté, Flashback est plus orienté action-exploration, tout en étant exigeant. Les niveaux sont plus grands et moins linéaires, on peut chercher des passages secrets, ramasser des objets et papoter avec des PNJ (personnages non-joueurs) pour faire avancer le schmilblick. Conrad, armé d'un pistolet, est un personnage super agile : il peut rouler, se cacher, et faire des sauts acrobatiques. Les plates-formes sur lesquelles vous évoluez sont emblématiques du jeu, elles doivent être gérées avec une précision millimétrée, rendue possible par la rotoscopie. Le fameux "saut mortel" (un saut en hauteur suivi d'une roulade) de Conrad est devenu légendaire ! Petite anecdote : Paul Cuisset et son équipe ont carrément filmé des acteurs (dont Paul Cuisset lui-même pour certains mouvements) pour avoir des animations ultra-réalistes. C'était une sacrée prouesse pour l'époque ! Une identité graphique Visuellement, c'est le jour et la nuit, mais les deux sont des oeuvres d'art. Another World mise sur un style unique, très épuré, avec des polygones pleins et des couleurs vives mais en nombre limité. C'est super stylisé, presque abstrait, mais ça crée une ambiance de dingue. Ce choix a permis à Éric Chahi de créer des environnements suggérés ("c'est au joueur d'imaginer le décor" dit-il). Les animations, malgré leur simplicité technique, sont incroyablement expressives. C'est la preuve que l'on n'a pas besoin de millions de détails pour être marquant et intemporel. ![]() Another World sur Amiga ![]() Flashback sur Amiga Côté son, Another World joue la carte du silence et des effets sonores épurés, presque des bruitages qui marquent l'esprit (écoutez-moi l'explosion des squelettes des ennemis !). La musique est rare, elle intervient juste aux moments clés pour amplifier la tension ou l'émotion. C'est une ambiance parfois oppressante, parfois d'une beauté mélancolique. Flashback, par contre, nous plonge dans une ambiance plus "ciné" avec des musiques synthwave/cyberpunk qui collent parfaitement à son univers futuriste. Les effets sonores sont plus nombreux et réalistes (les tirs, les explosions, les mouvements...) renforçant l'action. La difficulté : pour joueurs confirmés Pour la difficulté, Another World est réputé pour être un vrai défi, où l'on meurt très souvent (dans le genre "die and retry" c'est-à-dire "meurt et recommence"), mais c'est comme ça qu'on apprend. Une fois qu'on l'a fini, on y revient moins, mais l'expérience reste gravée dans votre mémoire. La difficulté de Flashback est également assez élevée, surtout pour la gestion des plates-formes sur lesquelles vous évoluez, ainsi que les combats, mais il est un peu plus "juste" dans ses défis. En outre, sa rejouabilité est modérée, étant davantage axée sur l'aspect scénarisé. Un bel héritage pour les deux titres L'héritage de ces deux jeux est énorme. Another World est souvent vu comme une oeuvre d'art interactive, qui a influencé des jeux comme Limbo (2010) ou Inside (2016) par son approche narrative sans texte. Il a montré qu'un jeu pouvait être une expérience profondément personnelle, même avec une interaction limitée. Flashback, lui, a ouvert la voie à des jeux d'aventure/plates-formes plus réalistes et fluides, inspirant des titres comme Oddworld: Abe's Oddysee et même les suites de Prince Of Persia, dont il est parfois considéré comme le successeur spirituel. Son succès commercial fut également significatif, se vendant à des millions d'exemplaires à travers le monde, sur différents ordinateurs et consoles, et connaissant même une suite directe (Fade To Black) et des tentatives de relance. La vision d'Éric Chahi sur Flashback Bien que Flashback et Another World soient souvent liés dans l'esprit des joueurs en raison de leur esthétique similaire et de leur approche cinématographique, il est important de noter qu'Éric Chahi n'a pas participé au développement de Flashback. En fait, ses relations avec Delphine Software, l'éditeur de Flashback et de son précédent jeu Les Voyageurs Du Temps, ont été tendues à cette période. ![]() Éric Chahi Malgré cela, il reconnaît la qualité du travail de Paul Cuisset et de son équipe. Il a pu apprécier certains aspects du jeu, notamment la fluidité de ses animations rotoscopiques. Pour Éric Chahi, Another World, c'était son "bébé", créé en solo avec une vision très personnelle, alors que Flashback était le fruit d'une équipe plus large. L'avis de Paul Cuisset sur Another World Paul Cuisset, lui, a une admiration respectueuse pour Another World, reconnaissant les qualités et l'influence de ce prédécesseur. Dans des entrevues (comme celle sur la chaîne YouTube de Julien Tellouck), il dit qu'Another World avait "une très belle identité" et que son style graphique "simple et original" vieillit super bien. Il se souvient aussi qu'il était "beaucoup plus dur" que Flashback, à s'en arracher les cheveux ! ![]() Paul Cuisset Il n'y a pas de trace de l'amertume ou de la question de la "copie" qu'Éric Chahi a pu ressentir. Pour Paul Cuisset, les deux jeux s'inscrivent dans une même dynamique créative de l'époque, cherchant à repousser les limites de l'animation et de l'immersion. Conclusion, retour sur Terre En résumé, Another World et Flashback sont deux jeux vidéo marquants. L'un offre une expérience artistique prenante, comme un voyage émouvant et solitaire dans l'inconnu. L'autre, un thriller d'action/aventure hyper bien réalisé, qui a placé la barre très haut sur le plan technique, notamment pour le réalisme visuel. Ils restent captivants grâce à leur originalité et leur capacité à plonger le joueur dans des mondes mémorables.
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